Tarif flexible ou prix libre, des théâtres lausannois ont fait le pari de nouvelles pratiques tarifaires pour reconquérir les spectateurs. Deux ans plus tard, les ventes de billets sont restées stables, voire s'améliorent. L'expérience se poursuit avec comme objectif de davantage sensibiliser le public au coût du travail des artistes.
"La réflexion sur les prix a fait suite à la période de confinement Covid qui a terriblement impacté la fréquentation des salles de spectacle, raconte à Keystone-ATS Vincent Baudriller, directeur du Théâtre Vidy-Lausanne. "Il s'agissait alors de réinventer la relation du spectateur avec sa venue au théâtre".
"Ce questionnement résultait aussi d’une politique générale de modernisation du théâtre au moment de sa réouverture après deux ans et demi de rénovation", rappelle-t-il.
Eventail de tarifs
La nouvelle politique a été mise en place au début de la saison 22-23, une première en Suisse romande pour une institution de grande envergure. Baptisée "Vidy à ton prix", elle s'inspire notamment du Kaaitheater de Bruxelles et de son système "pay what you can".
"Ce n'est plus le théâtre qui décide du prix en se basant sur un statut ou une catégorisation sociale précise, tels que chômeur, retraité, étudiant. Le spectateur choisit lui-même parmi un éventail de tarifs, dont un tarif suggéré, en fonction de ses possibilités", décrit M. Baudriller. L'abonnement général est également proposé à un prix flexible.
Bonne dynamique
"Le constat après deux saisons pleines est celui d'une fréquentation en légère croissance", souligne le responsable. Le théâtre au bord de l'eau termine ainsi la saison 23-24 avec 49'515 places délivrées, soit un taux de remplissage de 75%, contre 41'600 en 21-22. "Si les raisons de cette hausse sont multifactorielles, la nouvelle politique tarifaire a participé à la dynamique de la billetterie", estime-t-il.
Le prix moyen payé par billet est de 20,05 francs. De 35% à 40% des spectateurs paient le tarif suggéré ou plus, tandis qu'un pourcentage identique débourse moins. Enfin, 25% disposent du tarif jeune ou social. Selon Vincent Baudriller, il en résulte "un mélange des générations réjouissant".
Public élargi
Une comparaison effectuée sur le comportement de 1500 spectateurs non abonnés avant et après le changement montre que le prix moyen payé a baissé de 14%. En revanche, les personnes concernées ont dépensé 14% de plus, soit en invitant des personnes, soit en venant davantage au théâtre. "On élargit le public, on fait venir plus de spectateurs", commente M. Baudriller.
Le directeur se dit très satisfait par la dimension sociale de ce système. "C'est très encourageant. Le théâtre va également travailler à davantage d'esprit de solidarité. C'est bien sûr possible parce que nous sommes une entité subventionnée et que nous ne dépendons pas uniquement de la billetterie", relève-t-il, soulignant qu'il "faut désormais laisser le temps à la mesure de se déployer".
Prix conscient
Au Théâtre Sévelin 36, institution lausannoise dédiée à la danse contemporaine, une politique de prix libre a été mise en place dès 2021, souligne sa directrice Kylie Walters. Les revenus de la billetterie sont restés plutôt stables, poussant le théâtre à poursuivre cette politique les années suivantes.
La nouvelle direction a refait un bilan début 2024. Si l'inclusivité et la conquête de nouveaux publics font partie des points positifs, le prix moyen payé par billet actuellement ne donne pas la juste valeur du travail artistique fourni. Il tend à précariser de plus en plus un milieu qui l’est déjà.
Pour tenter de pallier ce problème, l'institution va mettre en place à l'automne une politique de "prix conscient". Tout en conservant le prix libre, elle souhaite sensibiliser de façon pédagogique sur la valeur et le coût de la culture. La richesse des événements proposés a une plus grande influence sur la diversité de public que le prix libre à lui seul, constate encore Kylie Walters.
Possibles effets pervers
Pour Olivier Moeschler, sociologue lausannois de la culture, ces nouvelles pratiques offrent l'avantage de réduire le risque de stigmatisation: "On peut choisir un prix bas sans déclarer officiellement être au chômage ou à l'AI. Mais le prix libre pourrait surtout être utilisé par des personnes qui font déjà partie du public ou qui en sont très proches", a-t-il estimé.
A l'inverse, un public non habitué des arts vivants serait encore plus incertain quant au prix à payer. Autre effet pervers: alors que le prix libre vise à revaloriser la sortie culturelle, il pourrait paradoxalement mener à son contraire: "L'impression que l'art ne coûte rien et ne sert à rien".
Cet article a été publié automatiquement. Source : ats